lun 2 Mar 2026

Nouvelle alliance Mahamat Kaka-Macron: le Tchad sera-t-il un pion supplémentaire de la France pour déstabiliser le Sahel ?

La visite du président tchadien en France, dans le contexte géopolitique actuel, est lourde de sens. Mahamat Idriss Déby Itno, dit Mahamat Kaka, se retrouve dans une impasse politique et sécuritaire : défaillance de l’armée, prolifération des groupes rebelles, crise financière aiguë et emprisonnement de son principal opposant, Succès Masra.

À cela s’ajoute une rupture stratégique majeure avec les alliés naturels du Tchad, en particulier le Soudan. En tournant le dos à l’armée régulière soudanaise dirigée par le général Abdel Fattah al-Burhan, Mahamat Déby rompt avec la ligne diplomatique de son père, Idriss Déby Itno, qui avait bâti des relations étroites avec Khartoum afin de garantir la stabilité du pays.

Mahamat Kaka tourne ainsi une page de l’histoire, alors même que l’élite dirigeante tchadienne entretenait jusqu’ici des liens directs, y compris familiaux, avec les groupes toro-boro majoritairement composé de Zaghawa. Mais que vaut ce sacrifice ? Le nouvel homme fort de N’Djamena n’a manifestement pas changé d’alliance par simple calcul personnel.

Avec le soutien des Émirats arabes unis, le Tchad est devenu non seulement une base arrière pour les éléments paramilitaires des Forces de soutien rapide (FSR), dirigées par Mohamed Hamdan Dagalo, dit « Hemetti », mais aussi un hub de transit pour l’acheminement d’armes et d’équipements destinés à des groupes accusés de crimes de masse. Ces forces sont notamment impliquées dans le massacre de plus de 2 000 civils à El-Fasher, au Darfour. En contrepartie, les Émirats arabes unis, État pétrodollaire, ont renfloué les caisses du régime de Déby fils. Engagé depuis 2023 dans une guerre brutale contre le général Abdel Fattah al-Burhan pour le contrôle du Soudan, Hemetti bénéficie du soutien actif des Émirats arabes unis, qui ont utilisé le territoire tchadien comme base arrière. En échange, des centaines de millions de dollars ont été versés au régime de N’Djamena, donnant à Mahamat Déby l’illusion qu’il pouvait se passer de la France. Mais cette stratégie s’est révélée contre-productive. Les succès militaires initiaux d’Hemetti sont devenus un fardeau diplomatique, notamment après les massacres d’El-Fasher, qui ont suscité une condamnation internationale massive. L’affaiblissement d’Hemetti a mécaniquement fragilisé Déby.

Face à lui, le camp du général Burhan, soutenu par l’Égypte et, dans une moindre mesure, par l’Arabie saoudite, a repris l’avantage, confinant les FSR au Darfour. En cas de défaite définitive d’Hemetti, le Tchad s’exposerait à une déstabilisation directe depuis le Soudan.

Déby cherche protection

La visite de Mahamat Kaka en France revêt dès lors une forte portée symbolique : celle du retour de la France dans le jeu sahélien, à un moment où son influence régionale est sévèrement érodée. Mais soyons clairs : la reconstitution du tandem Déby–Macron n’a rien d’un retour de flamme diplomatique. Il ne s’agit ni d’une idylle retrouvée ni d’un romantisme géopolitique. C’est, selon le journaliste d’investigation Thomas Dietrich, un mariage de raison, voire une alliance fondée sur le calcul et la peur.

Pendant près de dix-huit mois, Paris et N’Djamena se sont observés en chiens de faïence, sans confrontation directe. Une forme de paix armée, où les secrets partagés faisaient office de dissuasion. À Paris, un levier restait intact : l’enquête du Parquet national financier sur les biens mal acquis en France par la famille Déby.

Cette enquête a opportunément été lancée au début de l’année 2024, alors que Déby exprimait une volonté d’émancipation vis-à-vis de la France. Ce réveil soudain de la justice interroge. Depuis plus de trente ans, les investissements massifs du clan Déby dans l’Hexagone sont de notoriété publique. Or, c’est précisément lorsque les relations entre Paris et N’Djamena se sont dégradées qu’une procédure judiciaire a été enclenchée. Pour le moins troublant.

Après des mois de flottement et de déclarations pseudo-panafricanistes progressivement remplacées par le silence, le régime tchadien a donc renoué avec Paris. La première motivation de ce rapprochement est simple : la peur du peuple. Dans une Afrique secouée par une vague de coups d’État, Mahamat Déby craint pour sa survie politique, d’autant plus qu’il a marginalisé une large partie du clan zaghawa, pilier historique du pouvoir de son père. Il a notamment démantelé l’ancienne garde présidentielle de Déguechi, bastion des fidèles d’Idriss Déby, afin de bâtir une protection politique personnelle fondée sur la Force d’intervention rapide, entièrement loyale.

Des groupes rebelles tchadiens, soutenus discrètement par le camp Burhan, ont déjà frappé. Le 13 janvier dernier, une attaque à Korbol, dans le Moyen-Chari, a coûté la vie à plusieurs soldats tchadiens. Conscient de la fragilité de son alliance avec Hemetti et inquiet d’un possible tarissement des financements émiratis, Mahamat Déby s’est de nouveau tourné vers Paris, abandonnant ses postures panafricanistes au profit d’une logique de dépendance néocoloniale.

Le deal de la France

Lors de son entretien avec Emmanuel Macron, les deux dirigeants ont convenu de reprendre discrètement une coopération militaire. Il ne s’agira pas du retour des grandes bases françaises, mais d’un appui en matière de renseignement à une armée tchadienne courageuse mais sous-équipée, confrontée à des menaces multiples au nord, au sud et à l’est du pays.

Parallèlement, N’Djamena s’est éloignée des groupes armés appuyés par des mercenaires russes, notamment en Centrafrique. Un canal de discussion discret a également été ouvert avec Khartoum, sous la médiation du chef de guerre centrafricain Nourredine Adam, personnage controversé mais disposant de réseaux étendus.

Enfin, Mahamat Déby pourrait solliciter l’appui d’Emmanuel Macron dans plusieurs contentieux économiques majeurs, notamment celui qui l’oppose à la société britannique Savannah Energy, laquelle réclame plus de 700 millions de dollars à l’État tchadien dans un litige pétrolier.

En contrepartie, Emmanuel Macron voit dans ce rapprochement une opportunité de revenir au Sahel, région dont la France a été progressivement évincée entre 2022 et 2024. Paris chercherait à isoler le Niger, à soutenir des forces hostiles à la junte de Niamey et à reprendre pied dans une zone redevenue stratégique. Le Tchad pourrait alors servir de base arrière et de corridor logistique dans une nouvelle recomposition régionale, où la question de l’uranium nigérien demeure un enjeu central.

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