lun 17 Août 2026

Ousmane Sonko : génie politique ou enfant de la bonne étoile ?

Pendant plusieurs années, une partie des experts politiques, chroniqueurs et analystes a prédit la fin prématurée de la carrière d’Ousmane Sonko. Pourtant, chaque épisode présenté comme un coup fatal s’est finalement transformé en opportunité de croissance politique. À l’arrivée, c’est davantage le régime de Macky Sall qui semble avoir payé le prix de certaines erreurs d’appréciation.

L’émergence d’une nouvelle offre politique

Depuis l’indépendance en 1960, la vie politique sénégalaise a été largement dominée par les grands courants socialistes et libéraux. Le pays a d’abord été dirigé par les socialistes du Parti socialiste avec Léopold Sédar Senghor puis Abdou Diouf (1960-2000), avant l’alternance portée par les libéraux du Parti démocratique sénégalais avec Abdoulaye Wade, puis Macky Sall (200-2024). L’arrivée d’Ousmane Sonko sur la scène politique marque une rupture avec cette tradition. Son discours souverainiste, panafricaniste et anti-système remet au premier plan des idées autrefois défendues par des figures telles que Mamadou Dia, ancien président du Conseil emprisonné après sa rupture avec Senghor, ou encore Cheikh Anta Diop, intellectuel visionnaire dont les thèses furent longtemps marginalisées. Aujourd’hui, ces références constituent le socle idéologique du Parti africain du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité (Pastef), devenu en moins d’une décennie la principale force politique du pays.

D’inspecteur des impôts à figure nationale

Au début de son ascension, les critiques étaient nombreuses. Certains observateurs le considéraient comme un simple tribun, un aventurier politique en quête de reconnaissance ou de privilèges. D’autres voyaient en lui un phénomène passager porté par un discours populiste.

Sa radiation de la fonction publique en 2016, censée affaiblir son influence, a pourtant produit l’effet inverse. D’inspecteur des impôts relativement peu connu du grand public, Sonko devient alors une figure nationale de la contestation. Avant même son entrée en politique, il bénéficiait déjà d’une certaine notoriété au sein de l’administration fiscale. Il s’était notamment illustré en fondant le premier syndicat des impôts et domaines, malgré les résistances de sa hiérarchie. Son engagement syndical et sa confrontation avec l’autorité administrative ont contribué à forger son image d’homme de convictions.

De la diaspora aux milieux populaires : la montée en puissance politique d’Ousmane Sonko

Alors que les médias traditionnels lui accordaient une visibilité limitée à cause de la pression du régime de Macky Sall accusé d’avoir déboursé beaucoup d’argent pour passer l’éponge sur les activité de ce néo opposant, Sonko a très tôt investi les réseaux sociaux. En contournant les circuits traditionnels de l’information, Ousmane Sonko est parvenu à établir un lien direct avec une partie importante de la diaspora sénégalaise. Son discours souverainiste, panafricaniste et anti-système a rapidement trouvé un écho au-delà des frontières du Sénégal, contribuant à accroître sa notoriété sur la scène politique nationale.

Cette dynamique se confirme en 2017 lorsqu’il est élu député à l’Assemblée nationale grâce au système du plus fort reste, sous la bannière de la coalition Ndawi Askan Wi (« Les jeunes de la République »). Lors de ce scrutin, les deux localités où sa coalition obtient ses meilleurs résultats sont Bignona, département d’origine de ses parents dans le sud du Sénégal, ainsi que le Canada, où réside une importante communauté sénégalaise. En revanche, il ne parvient pas à s’imposer à Ziguinchor, sa ville d’ancrage politique, qui reste alors favorable au parti au pouvoir.

À mesure que son influence grandit, les attaques dirigées contre son image changent de nature. Après avoir été présenté comme le candidat des intellectuels et des élites urbaines, il fait l’objet de nouvelles critiques visant à remettre en cause son positionnement politique et idéologique. Paradoxalement, ces controverses contribuent à attirer davantage l’attention des universitaires, des enseignants et des étudiants sur son discours.

Ces différentes catégories sociales jouent alors un rôle majeur dans la diffusion de ses idées à travers le territoire national. Elles participent à la vulgarisation de son projet politique, de son parti et de son idéologie, notamment au sein des établissements d’enseignement supérieur et des milieux intellectuels.

À l’approche de l’élection présidentielle de 2019, ses adversaires tentent de l’associer au salafisme, une manière de le marginaliser dans un pays fortement dominé par islam confrérique. Cependant, cette stratégie ne produit pas nécessairement les effets escomptés. Dans un contexte où une partie de l’opinion publique reproche à la classe politique traditionnelle son éloignement des valeurs religieuses et culturelles du pays, l’image d’un homme politique jeune, affichant ouvertement sa foi musulmane dans un pays dont près de 95 % de la population est musulmane, constitue pour certains un atout plutôt qu’un handicap.

Cette campagne contribue même, dans certains milieux, à renforcer son attractivité, notamment auprès d’une jeunesse issue des daaras (écoles coraniques). De nombreux religieux ainsi que des disciples de différentes confréries continuent alors de lui témoigner leur confiance.

Plusieurs soutiens religieux publics marquent cette période. Parmi eux figurent Sérigne Cheikh Saliou, khalife de la famille de l’ancien guide religieux Sérigne Saliou Mbacké, Sérigne Abdou Mbacké de Darou Moukhty , considérée comme la deuxième capitale du mouridisme, où Ousmane Sonko effectue son allégeance, ainsi que Sérigne Abdou Sy Dabakh, fils de l’ancien chef de la confrérie tidiane. L’appui de l’imam Alioune Badara Ndao, érudit religieux reconnu, retient également l’attention.

Pour de nombreux observateurs, le soutien de ces figures religieuses, réputées pour leur neutralité et leur distance vis-à-vis de l’engagement politique partisan, constitue un tournant important. Leur positionnement contribue à susciter l’intérêt d’une partie de la jeunesse qui se tenait jusque-là à l’écart de la vie politique. Progressivement, une frange significative des jeunes issus des daaras et des milieux populaires rejoint ainsi le mouvement porté par Ousmane Sonko. C’est dans ce contexte que la département de Mbacké qui est le deuxième ville la plus peuplé et le deuxième grenier électoral a définitivement basculé dans le PASTEF. Ironie du sort les idées se rapproche au modèle de société théorisé par le fondateur du mouridisme Cheikh Ahmadou Bamba sur la transparence, la vie communautaire.

Face à cette progression, une nouvelle accusation apparaît : celle d’une supposée appartenance à la franc-maçonnerie. Toutefois, pour de nombreux analystes, la bataille de l’opinion publique est alors déjà largement engagée. Ousmane Sonko a réussi à construire une relation directe avec une partie importante de la population, limitant ainsi l’impact de certaines campagnes de dénigrement et consolidant son assise politique auprès de différents segments de la société sénégalaise.

L’affaire Adji Sarr, tournant décisif

L’affaire Adji Sarr constitue sans doute le moment le plus déterminant de sa trajectoire politique, un mal nécessaire. Alors que nombre de ses adversaires y voyaient l’occasion de mettre un terme définitif à son ascension, l’opposant transforme cette épreuve en puissant levier de mobilisation populaire. Les manifestations qui suivent révèlent l’ampleur de son influence politique et sociale.

Pour la première fois, le pouvoir de Macky Sall apparaît sérieusement fragilisé aux yeux de nombreux observateurs. L’affaire attire également l’attention des médias internationaux et contribue à faire connaître Sonko bien au-delà du Sénégal.

Ses partisans dénoncent alors une instrumentalisation de la justice visant à l’écarter de la compétition politique, à l’image de ce qui était déjà arrivé à d’autres figures de l’opposition comme Khalifa Sall ou Karim Wade. Cette lecture des événements gagne une partie significative de l’opinion publique et renforce davantage encore sa base militante d’autant plus que la fuite du certificat médicale et du dossier d’enquête de l’accusatrice révèle des accusations fallacieuses.

Le maître de la stratégie

Le coup politique le plus spectaculaire d’Ousmane Sonko demeure cependant la désignation de Bassirou Diomaye Faye comme alternative présidentielle lorsque sa propre candidature devient impossible.

Alors que beaucoup considéraient son camp condamné, Sonko anticipe différents scénarios et mise sur son plus proche collaborateur. Cette stratégie déjoue la plupart des analyses politiques traditionnelles. Lors du meeting de Keur Massar (banlieue de Dakar) Sonko sachant que le mouvement essoufflé avait soutenu publiquement «Personne ne peut dissoudre notre parti car le PASTEF n’est pas  un parti c’est une idéologie. Je tiens a rapellé que le projet que nous portons n’est pas identifié à une personne et dans certains il faut avoir une stratégie. Il faut faire une passe de balle et en 2029, on se retrouve pour la récupérer » avait soutenu Ousmane Sonko devant une marée humaine. Par la suite, avant son arrestation, il fera des vidéos qui seront gardées secrètes. Dans ces vidéos il exprimait avoir fait son choix sur Bassirou Diomaye Diakhar Faye

L’élection de Bassirou Diomaye Faye à la présidence de la République en 2024 constitue une démonstration éclatante de la capacité du Pastef à survivre à l’absence de son leader historique. Elle montre également que le mouvement a réussi à construire un véritable projet politique dépassant la seule personnalité de Sonko.

Hier Premier ministre, aujourd’hui président de l’Assemblée nationale tandis que son allié dirige le pays, Ousmane Sonko demeure l’une des figures politiques les plus influentes de sa génération.

Radiation de la fonction publique, poursuites judiciaires, emprisonnement, dissolution de son parti, inéligibilité : chaque obstacle qui semblait devoir mettre fin à sa carrière a finalement contribué à renforcer sa stature politique.

Dès lors, une question continue d’alimenter les débats : assiste-t-on au parcours d’un génie politique capable de transformer chaque difficulté en opportunité, ou à celui d’un homme bénéficiant d’une exceptionnelle réussite ?

La réponse se situe probablement à la croisée des deux interprétations. Car si la chance a parfois semblé accompagner son parcours, elle ne saurait à elle seule expliquer la capacité d’un acteur politique à rebondir systématiquement face à l’adversité.

Une chose paraît néanmoins acquise : l’histoire politique du Sénégal retiendra qu’à plusieurs reprises, les épreuves censées mettre un terme à l’ascension d’Ousmane Sonko ont contribué à la consolider.

TV-A

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