Pendant trois jours, les drapeaux seront en berne au Tchad et toutes les activités festives interdites. En cause : une armée durement frappée et décimée. Des généraux, colonels, capitaines, adjudants, sergents, caporaux et militaires du rang sont tombés au champ d’honneur face à la menace sécuritaire qui secoue le pays.
Le général Haroun Koreï, commandant de la Zone 4, ainsi que le général Mahamat Hamad, commandant du Groupement, et plusieurs de leurs hommes ont perdu la vie. Mais une question demeure : qui est réellement derrière cette attaque ? Le régime pointe du doigt la secte terroriste Boko Haram, tandis que d’autres sources évoquent des groupes d’autodéfense locaux. Quoi qu’il en soit, lorsque les plus hauts gradés d’une armée, qui constituent l’ossature des forces de défense et de sécurité, sont éliminés, cela révèle un mal bien plus profond qu’une simple attaque terroriste.
Plusieurs facteurs expliquent cette fragilisation progressive de l’armée tchadienne et le relâchement sécuritaire observé ces dernières années. Mahamat Idriss Déby est arrivé au pouvoir dans des circonstances controversées après la mort de son père, Idriss Déby le 20 avril 2021. Bien qu’occupant déjà une position privilégiée dans l’appareil militaire, beaucoup estimaient qu’il n’était pas suffisamment préparé à diriger le pays. Grâce au soutien diplomatique de la France, notamment du président Emmanuel Macron, la transition militaire a finalement été imposée, alors que, selon l’ordre constitutionnel, le président de l’Assemblée nationale aurait dû assurer l’intérim.
Une partie de la population tchadienne semblait pourtant aspirer à un changement politique. Dans ce contexte, Succès Masra apparaissait comme une alternative crédible grâce à son image de jeune réformateur charismatique. Cependant, les tensions géopolitiques et la méfiance envers les mouvements souverainistes africains ont favorisé un rapprochement entre l’opposant et le pouvoir, jusqu’à sa nomination comme Premier ministre avant sa mise à l’écart. Quant à Yaya Dillo, cousin du président, il a été tué lors d’une intervention militaire contre son siège politique, un événement qui a profondément marqué l’opinion publique.
En voulant consolider son pouvoir, Mahamat Idriss Déby pensait ouvrir un boulevard politique. Mais cette gouvernance autoritaire a également entraîné des recompositions diplomatiques et militaires risquées. Le rapprochement avec certains acteurs régionaux et les accusations de soutien logistique aux Forces de soutien rapide (FSR) au Soudan ont provoqué de fortes tensions internes. Des officiers tchadiens ont même été cités dans certaines accusations liées au conflit soudanais, notamment autour des violences à El-Fasher.
Après avoir pris ses distances avec Paris, le pouvoir tchadien a finalement renoué avec la France dans un contexte de pressions internationales croissantes. Ces changements d’alliances successifs ont alimenté frustrations et divisions au sein de l’armée. Des dissensions internes, des rivalités entre officiers et des soupçons de trahison ont progressivement fragilisé l’institution militaire.
Parallèlement, les tensions communautaires se sont aggravées : conflits entre éleveurs et agriculteurs, montée des groupes d’autodéfense, revendications ethniques et séparatistes. À cela s’ajoute une corruption chronique qui gangrène aussi bien l’administration que l’armée, où chaque responsable chercherait à préserver son propre réseau d’influence.
Le 10 février 2026, des sites pétroliers nigériens situés dans la région d’Agadem auraient été attaqués par des groupes armés venus du Tchad. Cette attaque a été interprétée par certains observateurs comme le signe d’une instabilité régionale croissante et des conséquences des rivalités géopolitiques autour de l’Alliance des États du Sahel (AES).
Aujourd’hui, au-delà de la menace Boko Haram, le Tchad semble confronté à une crise systémique mêlant instabilité politique, fractures internes, rivalités régionales et affaiblissement progressif de son appareil sécuritaire. La mort de plusieurs hauts gradés dans la région du lac Tchad apparaît ainsi comme le symptôme d’un malaise beaucoup plus profond.
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